Une salle reproduisant la Scala, théâtre de Milan où la marque a défilé en 2019.
Une salle reproduisant la Scala, théâtre de Milan où la marque a défilé en 2019. Mark Blower

Le conte de fées de Dolce & Gabbana au Grand Palais, l’exposition évènement

Jusqu’au 31 mars, Paris accueille la toute première rétrospective consacrée à l’univers baroque et spectaculaire de Domenico Dolce et Stefano Gabbana. Une ode au savoir-faire transalpin où se croisent références à Luchino Visconti, aux divas de la Scala, à Léonard de Vinci et à l’histoire de la Sicile.

À force de lire ces pages, vous avez sans doute été mis dans la confidence de l’un des secrets les mieux gardés de l’ultraluxe : chaque été, depuis 2012, Dolce & Gabbana convie 750 grands clients (ultrafortunés) et quelques célébrités de premier plan (de Christian Bale à Mariah Carey) à un événement fastueux sur plusieurs jours en Italie (l’an passé en Sardaigne, en 2023 dans les Pouilles…). En toute discrétion, avec très peu de presse (hormis quelques titres, dont Le Figaro) et d’influenceurs, les clients y étant rois. L’objectif ? Célébrer l’art de vivre transalpin, les savoir-faire locaux et, au passage, présenter (et vendre sur place) des collections toutes plus luxueuses les unes que les autres : l’alta moda, version D&G de notre haute couture, soit des pièces faites à la main, à plusieurs dizaines de milliers d’euros que ces clientes s’arrachent, mais aussi l’alta gioielleria, la haute joaillerie et l’alta sartoria, la couture masculine.

Le 7 avril dernier, au Palazzo Reale de Milan, les designers ouvraient le rideau sur ce monde à part dans l’industrie du luxe à travers une rétrospective, « Dal cuore alle mani » (« du cœur à la main »). Un succès, puisque plus de 200 000 visiteurs se sont déplacés pour voir cette ode à leur univers baroque, féerique et maximaliste. Juste après sa clôture, fin juillet, l’exposition a pris la route et, pour sa deuxième étape, elle s’arrête à Paris… Dans les Galeries nationales fraîchement rénovées du Grand Palais, qui vient tout juste de rouvrir ses portes. Une occasion exceptionnelle, à partir de ce 10 janvier et jusqu’au 31 mars, pour le public français, de découvrir quelque 200 robes et costumes, pièces uniques des défilés alta moda et alta sartoria réparties sur 1 200 mètres carrés de scénographie.

Une reconstitution d’un atelier de couture Mark Blower

Le tout réalisé en collaboration avec l’historienne de la mode Florence Müller, commissaire et experte de la haute couture française passée par le Musée des arts décoratifs (elle a notamment travaillé sur des expositions consacrées à Madeleine Vionnet, Christian Dior et Charles Frederick Worth, l’un des fondateurs du genre). « Leur univers, que j’ai véritablement découvert en travaillant sur ce projet, est sans pareil dans le paysage de la couture, raconte-t-elle. J’ai été particulièrement saisie par le savoir-faire qui se cache derrière ces pièces. Pour un visiteur français, c’est une manière incroyable de découvrir le “made in Italy”, une notion centrale dans le luxe, mais méconnue du grand public. L’excellence de la fabrication italienne tient de leur culture, de cette histoire de l’art dans laquelle le pays baigne depuis des millénaires… C’est aussi une manière de faire comprendre aux gens que, si la haute couture est un concept français, il existe, ailleurs qu’à Paris, des formes de couture qui méritent tout autant d’exister et d’être mises en avant. »

Cet héritage italien est au centre de la démarche du duo, comme ils le confirmaient, au moment de l’ouverture milanaise, en avril, dans une lettre écrite aux lecteurs du Figaro. « Notre objectif a toujours été de raconter l’Italie, de la montrer dans toute sa grandeur. Mais nous savons que, si nous voulons toucher tout le monde, nous devons utiliser un langage universel et transversal. L’exposition est une véritable déclaration d’amour à la beauté de notre patrimoine culturel, aux artisans italiens, qui sont notre point de référence et notre source d’inspiration à chaque instant. » Une inspiration chevillée au corps des deux designers, qui ont fondé leur marque en 1985 et qui ont habillé toutes les divas de la planète, Kim Kardashian, Monica Bellucci, Mariah Carey ou encore Madonna.

Une salle dédiée au Guépard de Luchino Visconti Mark Blower

De Verdi et Puccini à Titien et Léonard de Vinci

Aussi italienne qu’elle soit, cette installation au Grand Palais s’ouvre par un clin d’œil au patrimoine parisien : les ateliers milanais de la griffe ont réalisé une longue robe noire ornée de notre tour Eiffel. Comme au Palazzo Reale, la scénographie (qui est peu ou prou la même) ne fait pas dans la demi-mesure, répondant aux looks qui n’ont rien de minimaliste : jeux de miroirs et chandeliers, salle recouverte de carreaux colorés à la sicilienne, tableaux signés de la peintre française Anh Duong représentant le duo dans des décors historiques, parfois parodiques (notre préféré, une variante du Déjeuner sur l’herbe dont Domenico Dolce et Stefano Gabbana sont les personnages principaux) et même un espace en forme de reconstitution de la scène de la Scala, le fameux théâtre milanais où a défilé la collection Alta moda, en 2019.

Une robe de la collection Palermo de 2017. Mark Blower

Au fil de la dizaine de salles, la plongée dans l’imaginaire D&G est totale, entre robes de veuves siciliennes et tulles de princesse, manteaux d’opéra ornés de fleurs et autres armures de chevaliers byzantins. Grâce à l’absence totale de vitrines, on peut examiner ces vêtements uniques posés sur des mannequins. Une chance rare : ces pièces n’entrent jamais en boutique et ne sont habituellement visibles que des richissimes clientes qui peuvent se les offrir (comptez plusieurs dizaines de milliers d’euros pour une robe). Il est rare de pouvoir admirer d’aussi près une telle profusion de dorures et de broderies d’orfèvre qui rendent hommage à Léonard de Vinci comme à Puccini, à Verdi comme à la Cavalleria rusticana, de Mascagni, à Visconti comme au Caravage et au Titien, aux traditions siciliennes comme à l’influence des cultures byzantine et grecque sur la Botte.

On promet un beau succès à cet « accrochage ». D’abord parce que les Parisiens vont enfin retrouver les galeries du Grand Palais après des années de travaux. Ensuite parce que les expositions de mode connaissent ces derniers temps des records de fréquentation - en témoigne le nombre de visiteurs se rendant à la Galerie Dior du 30, avenue Montaigne, ou aux rétrospectives dédiées à Thierry Mugler (2021) et Elsa Schiaparelli (2022) au Musée des arts décoratifs. Mais c’est la mode « populaire » (dans le bon sens du terme) qui fonctionne le mieux. Avec ses couleurs chatoyantes, sa tension entre la sensualité et l’iconographie religieuse, et son sens incomparable du théâtral, la galaxie Dolce&Gabbana coche toutes les cases. Même pour le novice qui n’aurait jamais vu un accrochage de mode avant, l’effet est immédiat… Et franchement saisissant.

Le Grand Palais accueille l’exposition Dolce & Gabbana jusqu’au 31 mars. Mark Blower

« Le Grand Palais est un lieu qui s’adresser au grand public, reconnaît Florence Müller. La vocation d’un tel événement est de parler à tout le monde et, pour ça, il faut faire entrer les gens dans une histoire. L’idée est donc de créer une sorte d’émerveillement visuel, de laisser le visiteur un peu pantois et de lui donner envie d’en savoir plus… Évidemment, ce ne sont pas des robes que l’on peut porter dans le métro. Mais celles de Thierry Mugler, par exemple, non plus ! Ce qui m’a beaucoup surprise à Milan, c’est que même des connaisseurs de mode, appréciant davantage le minimalisme belge et japonais que le baroque italien, m’ont écrit pour me dire qu’ils avaient découvert un univers qui les avait impressionnés ! » C’est la force d’une esthétique aussi référencée, aussi forte : elle peut transcender les chapelles de la mode.

Séduire plus que leurs fans historiques est indispensable, a fortiori au Grand Palais. Car, si le lieu est forcément associé à la mode grâce à ses liens avec Chanel, dont il accueille les défilés depuis 2005, peu d’expositions consacrées au vêtement y ont eu lieu : la dernière s’est tenue en 2015, et traitait, cette fois-ci, d’une icône française, elle aussi très aimée du grand public, Jean Paul Gaultier. « Le Grand Palais est un lieu qui a accueilli de nombreuses expositions de grande peinture, de grands maîtres, rappelle Florence Müller. Pour beaucoup de gens, la mode est une forme d’art mineur. Je ne pense pas que ce soit juste. Ce n’est certes pas de l’art, c’est autre chose. Mais ce n’est pas parce que c’est autre chose que ce n’est pas tout aussi digne d’intérêt, et que ça ne peut pas générer de la curiosité, de la découverte, de la contemplation… Et même de l’émerveillement ! En ça, les Dolce&Gabbana sont uniques en leur genre. »

Domenico Dolce et Stefano Gabbana D&G
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Le conte de fées de Dolce & Gabbana au Grand Palais, l’exposition évènement

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